Le paradoxe de l’échinacée

Article écrit avec Kévin Burdin

Récemment avec Kévin on s’interrogeait sur ce qui semble être un paradoxe. Parmi les plantes médicinales, l’échinacée occupe une place singulière. Si elle est plébiscitée pour prévenir le rhume, elle fait l’objet d’une mise en garde sévère en Europe dès lors qu’une pathologie auto-immune est déclarée. Pourtant, outre-Atlantique, la vision est tout autre et peut être conseillée en cas de maladie auto-immune. Pourquoi un tel fossé entre ces deux approches ? La réponse ne se trouve pas dans une erreur médicale, mais dans l’espèce, la partie utilisée,la chimie et la manière dont nous transformons la plante.

I. Le dogme européen : Le principe de précaution

En Europe, les instances de santé, notamment l’EMA, classent les Échinacées parmi les plantes utilisées pour prévenir et accompagner les rhumes. Elles sont décrites comme soutenant la réponse immunitaire, en particulier lors des infections respiratoires hautes.

Cependant, dans les pathologies auto-immunes, où la réponse immunitaire est déjà dysrégulée et dirigée contre le soi, renforcer ou activer certaines voies immunitaires peut poser question. L’usage des échinacées repose donc sur un raisonnement de prudence, afin d’éviter d’amplifier une inflammation déjà excessive.

Les fractions polysaccharidiques et glycoprotéiques hydrosolubles, abondantes dans les préparations fraîches d’Échinacée pourpre (E. purpurea), activent les macrophages via les voies de l’immunité innée, augmentant la phagocytose et la sécrétion de médiateurs pro-inflammatoires comme le TNF-alpha et l’IL-1. Cette activation non spécifique de la réponse inflammatoire explique les réserves émises en contexte auto-immun.

II. L’approche anglo-saxonne : La modulation par les récepteurs CB2

En Amérique du Nord, le regard porté sur l’Échinacée est sensiblement différent. Les herboristes cliniciens l’utilisent fréquemment comme un immunomodulateur, avec l’objectif non pas de « stimuler » le système immunitaire, mais de le recalibrer lorsque celui-ci est dysrégulé.

Ce point de vue repose sur l’étude d’une autre famille de composés bioactifs : les alkylamides. Particulièrement abondants dans les racines d’Echinacea angustifolia, espèce sauvage d’Amérique du Nord historiquement privilégiée aux États-Unis, ces composés lipophiles présentent une bonne biodisponibilité orale. Leur structure leur permet d’interagir avec les récepteurs CB2 du système endocannabinoïde, largement exprimés à la surface des cellules immunitaires.

Contrairement aux polysaccharides hydrosolubles, les alkylamides exercent une action régulatrice sur la réponse immunitaire. Ils sont capables d’inhiber une production excessive de cytokines pro-inflammatoires, notamment le TNF-alpha, tout en préservant les mécanismes de surveillance immunitaire vis-à-vis des agents pathogènes. Cette modulation fine explique pourquoi certaines pratiques nord-américaines envisagent l’usage de l’Échinacée, sous conditions strictes d’espèce, de partie utilisée et de forme galénique, y compris dans des contextes où l’immunité est déséquilibrée.

III. Biotope et galénique

  • En Europe, les préparations sont le plus souvent issues de cultures d’Echinacea purpurea en climat tempéré, transformées en jus pressé ou en extraits aqueux. Ces formes galéniques concentrent principalement les fractions hydrosolubles, notamment les polysaccharides et les glycoprotéines, historiquement associées à une activation de l’immunité innée.
  • En Amérique du Nord, l’usage traditionnel privilégie davantage les racines d’E. angustifolia, parfois issues de récoltes sauvages, transformées en teintures hydroalcooliques à fort degré. Ces procédés extraient préférentiellement les composés lipophiles, en particulier les alkylamides, dont l’activité relève davantage d’une modulation des voies inflammatoires via le système endocannabinoïde.

Autrement dit, il ne s’agit pas du même profil phytochimique, ni du même effet biologique.

Ainsi, chez une personne vivant avec une maladie auto-immune, la prudence reste indispensable. Mais il est essentiel de comprendre que toutes les Échinacées ne se valent pas. Une teinture mère de racines riche en alkylamides n’aura pas le même impact immunologique qu’un jus de plante fraîche dominé par les polysaccharides.

En phytothérapie, ce n’est jamais seulement la plante qui compte. C’est l’espèce, l’organe, le solvant d’extraction et donc la chimie réellement administrée.

IV. La controverse de la pandémie (COVID-19)

Cette divergence théorique a pris une tournure très concrète au printemps 2020. En pleine première vague de COVID-19, l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire française) a émis une alerte déconseillant formellement l’usage de l’échinacée en automédication.

La raison invoquée ? La crainte de l’orage cytokinique. Les autorités sanitaires, se basant sur la classification européenne « immunostimulante », ont redouté que la plante n’aggrave l’inflammation pulmonaire en augmentant la production de cytokines (IL-6, TNF-alpha), mettant ainsi les patients en danger.

Pourtant, quelques mois plus tard, une étude suisse menée par le laboratoire de Spiez (Signer et al., 2020) venait nuancer cette crainte. En travaillant sur un extrait hydro-alcoolique spécifique (Echinaforce), les chercheurs ont observé in vitro que non seulement l’extrait désactivait le virus, mais qu’il réduisait la libération des cytokines pro-inflammatoires au lieu de les augmenter.

Cet épisode illustre parfaitement le paradoxe : l’autorité sanitaire alertait contre le risque théorique des polysaccharides (stimulation), tandis que la recherche observait l’effet protecteur réel des alkylamides (modulation).

V. Comment décoder un flacon d’échinacée ?

Pour savoir si vous avez affaire à un produit plutôt « stimulant » (Axe Européen) ou « modulateur » (Axe Anglo-saxon), l’étiquette est votre meilleure alliée. Voici les trois indicateurs clés à surveiller :

1. La partie de la plante utilisée

C’est l’indice le plus simple.

  • Parties aériennes / Jus de plante fraîche : Très riches en polysaccharides. C’est la forme « classique » européenne (ex: Echinaforce ou jus stabilisés). Usage : Prévention robuste chez le sujet sain, mais prudence en cas d’auto-immunité.
  • Racines (Radix) : C’est là que se concentrent les précieux alkylamides. Un produit à base de racines est généralement plus orienté vers la modulation.

2. Le mode d’extraction (le solvant)

Le solvant choisit les molécules qu’il emporte avec lui.

  • Extrait aqueux / Jus pressé / Infusion : L’eau n’extrait pas les alkylamides. Ces produits contiennent essentiellement des polysaccharides. (Risque de stimulation brute).
  • Teinture / Extrait hydro-alcoolique : L’alcool est indispensable pour extraire les alkylamides (lipophiles). Plus le degré alcoolique est élevé (entre 45° et 65°), plus le produit sera riche en composés modulateurs agissant sur les récepteurs CB2.

3. Les indicateurs de qualité : Le « tingle factor »

Les alkylamides ont une propriété physique unique : ils provoquent un picotement ou un engourdissement caractéristique sur la langue (similaire au poivre du Sichuan).

  • Si votre teinture d’échinacée ne produit aucun picotement après quelques secondes en bouche, elle est probablement pauvre en alkylamides et ne jouera pas son rôle de modulateur.

Tableau récapitulatif pour l’étiquetage

Ce que vous lisez sur l’étiquetteProfil dominantAction probable
« Jus de plante fraîche pressée »PolysaccharidesStimulation (Axe Européen)
« Extrait de racines (alcool 60%) »AlkylamidesModulation (Axe Anglo-saxon)
« Standardisé à X % d’échinacosides »Composés phénoliquesAntioxydant / Antibactérien
« Poudre de plante totale (gélules) »Mixte (faible dosage)Action douce et lente

VI. Références et preuves scientifiques

La recherche récente commence à valider cette nuance. Une étude marquante de Gertsch et al. (2004) a démontré que les alkylamides de l’échinacée agissent comme des ligands des récepteurs CB2, expliquant leur effet immunomodulateur plutôt que simplement stimulant.

Par ailleurs, une étude clinique sur l’extrait Echinaforce (riche en alkylamides) a montré une réduction des cytokines inflammatoires lors d’infections, suggérant qu’un extrait bien standardisé ne provoque pas la redoutée « poussée » auto-immune, mais aide au contraire à la résolution de l’inflammation (Ritchie et al., 2011). 

Sources sélectionnées pour approfondir :

  • Gertsch J, et al. (2004). Echinacea alkylamides modulate TNF-alpha gene expression via cannabinoid receptor type 2 (CB2). FEBS Letters.
  • Ritchie M, et al. (2011). Effects of Echinaforce® on ex vivo cytokine secretion by human peripheral blood mononuclear cells. Phytomedicine.
  • Boon H, & Smith M. (2009). The Complete Natural Medicine Guide to the 50 Most Common Medicinal Herbs. (Sur la différence de pratique clinique US/Canada).
  • Raduner S, et al. (2006). Alkylamides from Echinacea Are a New Class of Cannabinomimetics. Journal of Biological Chemistry.
  • Signer J, et al. (2020). In vitro virucidal activity of Echinaforce®, an Echinacea purpurea preparation, against coronaviruses, including common cold coronavirus 229E and SARS-CoV-2. Virology Journal. (L’étude clé sur la période COVID)..

Publié par PhytoGenfi

Formé à l'école des plantes de Paris, j'ai à coeur de transmettre la passion et le savoir des plantes médicinales. C'est l'objet de mon site

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