Pour une troisième compréhension du geste aromathérapeutique
1. Introduction
Le discours public sur la diffusion des huiles essentielles oscille presque toujours entre deux registres. Le premier est thérapeutique : on diffuse pour assainir l’air, dégager les voies respiratoires, faciliter le sommeil, agir sur l’humeur. Ce registre revendique des effets pharmacologiques précis, parfois étayés par des études cliniques de qualité variable, parfois extrapolés depuis des effets in vitro à des doses sans rapport avec l’exposition ambiante. Le second registre est cosmétique : on diffuse pour le plaisir, pour parfumer un intérieur, pour créer une ambiance. Ce registre ne revendique rien d’autre qu’une expérience sensorielle agréable.
Ces deux cadres ne sont pas faux. Ils captent chacun une dimension réelle du geste. Mais leur dualité, en occupant tout l’espace discursif, masque une troisième dimension qui me semble tout aussi intéressante que les deux premières, et plus rigoureuse, paradoxalement, parce qu’elle revendique moins.
L’hypothèse défendue dans cet article est la suivante : la diffusion d’huiles essentielles, dans son régime ambiant et à doses modérées, peut être pensée comme la réintroduction partielle d’un signal environnemental que la condition urbaine moderne a effacé. Ce cadre conceptuel diffère du cadre thérapeutique en ce qu’il ne prétend pas à un effet pharmacologique ciblé sur une pathologie ; il diffère du cadre cosmétique en ce qu’il enracine la pratique dans une physiologie évolutive identifiable. Il s’agit d’un cadre intermédiaire, plus modeste sur l’effet, plus précis sur le mécanisme.
Je propose d’examiner cette hypothèse en six étapes. La section 2 introduit l’énigme empirique du « bain de forêt » comme point d’ancrage. La section 3 examine puis écarte une analogie séduisante mais structurellement fausse, celle de la vitamine C, pour montrer pourquoi le cadre conceptuel correct n’est pas celui d’un nutriment caché. La section 4 reformule le cadre dans les termes de la xénohormèse et de l’exposome. La section 5 expose la spécificité neuroanatomique du canal olfactif, qui rend ce signal particulier parmi les autres signaux environnementaux possibles. La section 6 mobilise les données empiriques de la psychologie environnementale pour montrer que la « mémoire biophile » n’est pas une spéculation mais un phénomène mesurable. La section 7 examine les implications pour la pratique, ainsi que les limites et risques d’une telle reformulation.
2. Le bain de forêt comme énigme empirique
Le point de départ contemporain de cette réflexion est l’ensemble des travaux sur le shinrin-yoku (bain de forêt) menés depuis les années 2000 au Japon, principalement par Qing Li et son équipe à la Nippon Medical School. Dans une série d’études, Li a montré que des sujets exposés pendant plusieurs jours à un environnement forestier, typiquement deux à trois jours de marche en forêt, présentent une élévation mesurable et durable de l’activité de leurs cellules NK (natural killer), un type de lymphocytes impliqués dans la défense antivirale et antitumorale précoce (Li, 2010 ; Li et al., 2008).
Les chiffres rapportés varient selon les protocoles, mais l’ordre de grandeur typique se situe autour d’une augmentation de 30 à 50% de l’activité cytotoxique NK, avec une persistance mesurable jusqu’à un mois après l’exposition. Plusieurs hypothèses confondantes ont été testées et écartées : l’effet n’est pas attribuable à la qualité de l’air seule, ni à l’exercice physique, ni à la déconnexion numérique, puisque des groupes témoins exposés à des conditions équivalentes en milieu urbain n’ont pas présenté la même réponse.
L’hypothèse explicative qui s’est imposée par défaut est celle des phytoncides — terme japonais désignant l’ensemble des composés organiques volatils émis par les plantes, et notamment les monoterpènes comme l’α-pinène, le β-pinène, le limonène, et le 3-carène. L’idée est que l’inhalation chronique de ces molécules dans l’environnement forestier exerce une modulation immune, possiblement via des effets anti-inflammatoires et anti-stress (cortisol, axe HPA).
Cette explication reste partielle. L’attribution causale précise à une ou plusieurs molécules est difficile, parce que la matrice forestière comprend simultanément un cocktail moléculaire complexe, une stimulation multisensorielle (lumière diffractée, sons, humidité, microbiote aéroporté), et une réduction du stress urbain. Néanmoins, des études complémentaires sur l’inhalation contrôlée de phytoncides extraits ont montré des effets immuns mesurables (Li et al., 2009), ce qui rend l’hypothèse de la composante moléculaire vraisemblable sans en faire la seule explication.
Pour notre propos, ce qui importe n’est pas de trancher la question causale en détail, mais de constater qu’il existe un faisceau d’observations empiriques cohérentes selon lesquelles l’exposition à un environnement biotique riche produit chez l’humain des effets physiologiques mesurables et reproductibles, qu’on ne retrouve pas dans des environnements abiotiques équivalents.
3. Pourquoi l’analogie avec la vitamine C ne tient pas
Une intuition spontanée surgit face à ces données : si notre corps réagit favorablement à une exposition aux molécules végétales, n’est-ce pas parce qu’il en a besoin ? Et plus précisément : ne sommes-nous pas dans une configuration analogue à celle de la vitamine C, c’est-à-dire dépendants d’une molécule que nous ne synthétisons pas mais que notre alimentation ou notre environnement ancestral fournissait en permanence ?
Cette analogie est intuitivement séduisante, mais elle ne résiste pas à un examen mécanistique. La compréhension de ses limites est instructive parce qu’elle conduit à une reformulation plus juste du cadre conceptuel.
La vitamine C présente un ensemble de caractéristiques qui en font un nutriment essentiel au sens strict. Premièrement, l’espèce humaine a perdu la capacité de la synthétiser : le gène GULO (L-gulonolactone oxidase), qui catalyse la dernière étape de la biosynthèse de l’ascorbate, a été pseudogénisé chez nos ancêtres primates il y a environ 60 à 75 millions d’années (Drouin et al., 2011 ; Nishikimi & Yagi, 1991). Cette perte est documentée moléculairement et reproduite chez d’autres lignées (cobayes, certaines chauves-souris). Deuxièmement, l’organisme humain dispose d’une machinerie dédiée à la conservation de l’ascorbate : transporteurs spécifiques (SVCT1 et SVCT2), réabsorption rénale active, et intégration comme cofacteur dans plusieurs enzymes essentielles (hydroxylases du collagène, dopamine-β-hydroxylase, carnitine biosynthesis). Troisièmement, son absence prolongée produit un syndrome clinique reproductible — le scorbut — avec une histoire pathologique bien documentée.
L’α-pinène et les autres monoterpènes ne cochent aucune de ces cases. Premièrement, l’espèce humaine n’a jamais synthétisé ces molécules : les mammifères ne possèdent pas les terpène-synthases nécessaires, et il n’y a donc pas de « perte » de biosynthèse à compenser. Deuxièmement, l’organisme humain traite ces molécules comme des xénobiotiques classiques : oxydation par les cytochromes P450 (notamment CYP2B6) en métabolites comme le verbénol, la verbénone, et autres dérivés oxygénés ; conjugaison de phase II ; excrétion biliaire ou rénale (Salehi et al., 2019). Cette voie de clairance est l’inverse d’une voie de rétention. Troisièmement, aucun syndrome de carence n’a été identifié chez les populations historiquement éloignées des environnements riches en monoterpènes.
L’analogie avec la vitamine C est donc structurellement fausse. L’α-pinène n’est pas un nutriment caché. Et ce constat semble à première vue invalider l’idée d’un « besoin » physiologique de l’organisme pour ces molécules.
Mais c’est précisément la conclusion erronée à tirer. L’absence d’un statut de nutriment essentiel n’implique pas l’absence de pertinence physiologique. Elle invite à reformuler le cadre dans des termes différents.
4. Reformulation : signal environnemental et exposome
Le cadre conceptuel correct n’est pas celui du nutriment essentiel, mais celui du signal environnemental. Cette distinction est cruciale et permet d’articuler les données empiriques sans surenchérir sur leurs implications.
Un nutriment essentiel est une molécule dont l’absence produit une pathologie identifiable et dont la présence est intégrée à des voies métaboliques précises. Un signal environnemental, en revanche, est une molécule (ou une classe de molécules) dont la présence n’est pas requise pour le fonctionnement de base de l’organisme, mais qui module des paramètres physiologiques de manière biologiquement adaptative dans un environnement où elle est statistiquement attendue.
L’hypothèse de la xénohormèse, formulée par Howitz et Sinclair (2008), constitue le cadre théorique pertinent. Elle propose que les animaux ont co-évolué avec les plantes dans des environnements où les composés volatils végétaux signalent l’état de l’écosystème, et que les organismes hétérotrophes ont développé des mécanismes de réponse à ces signaux. Réponses qui peuvent inclure des effets adaptatifs (modulation immune, anti-inflammatoire, antioxydante) sans que la molécule en question soit pour autant un nutriment au sens strict. Les polyphénols (resvératrol, curcuminoïdes) et les monoterpènes entreraient dans cette catégorie de signaux environnementaux modulateurs.
Ce cadre est cohérent avec le concept plus large d’exposome introduit par Wild (2005) : l’ensemble des expositions environnementales auxquelles un organisme est soumis au cours de sa vie, qui complète l’information génétique pour expliquer les phénotypes de santé. L’exposome inclut la lumière, les microbes, les composés chimiques de l’air et de l’alimentation, et ce que je propose d’appeler à la suite de différents auteurs l’exposome moléculaire végétal — l’ensemble des composés volatils émis par les plantes auxquels un organisme est exposé.
Cette reformulation a une conséquence importante. Elle permet de prendre au sérieux l’hypothèse selon laquelle la condition urbaine moderne, en réduisant drastiquement l’exposition aux composés végétaux volatils, constitue un appauvrissement de l’exposome dont les effets sont nécessairement diffus, non spécifiques, et difficiles à isoler dans des études cliniques classiques — mais empiriquement plausibles. Les effets ne se manifesteront pas comme une « carence en α-pinène », mais comme une dérégulation cumulative de paramètres immuns, inflammatoires, et neurovégétatifs, qui interagit avec d’autres dimensions de l’exposome appauvri (microbiote, lumière, mouvement).
Dans ce cadre, la diffusion d’huiles essentielles peut être pensée non comme un soin ciblé ni comme un simple plaisir olfactif, mais comme une réintroduction partielle d’un signal environnemental attendu par notre physiologie évolutive. Cette formulation a l’avantage d’être épistémiquement modeste, elle ne revendique pas un effet curatif spécifique et empiriquement défendable, parce qu’elle s’appuie sur des phénomènes mesurables et non sur une analogie trompeuse.
5. La spécificité neuroanatomique du canal olfactif
Si l’on accepte le cadre du signal environnemental, une question subsiste : pourquoi la voie olfactive serait-elle particulièrement pertinente parmi toutes les voies sensorielles possibles de réintroduction d’un signal naturel ? La réponse tient à une particularité neuroanatomique de l’olfaction qui mérite d’être détaillée.
Les modalités sensorielles classiques (vision, audition, somesthésie, gustation) partagent une architecture commune : l’information sensorielle est relayée par le thalamus avant d’atteindre les aires corticales primaires, où elle est traitée puis intégrée à des aires associatives plus élaborées. Cette voie thalamique constitue un point de passage obligé qui structure la perception consciente.
L’olfaction, seule parmi les sens, ne suit pas cette architecture. L’information olfactive captée par l’épithélium olfactif est transmise au bulbe olfactif, qui projette directement sur le cortex piriforme, l’amygdale, le cortex entorhinal et certaines régions de l’hippocampe c’est-à-dire vers des structures limbiques impliquées dans la mémoire affective, l’évaluation hédonique, et la régulation du système nerveux autonome (Gottfried & Zald, 2005 ; Sela & Sobel, 2010). La voie thalamo-corticale existe, mais elle est subsidiaire et tardive dans le traitement.
Cette architecture explique plusieurs propriétés bien documentées de l’olfaction humaine : la difficulté à verbaliser les odeurs, la robustesse de la mémoire olfactive (souvent plus durable que les mémoires visuelles équivalentes), et surtout la capacité des stimuli olfactifs à déclencher des réponses émotionnelles et autonomes avant même que l’identification consciente ne soit achevée. Les phénomènes proustiens de réminiscence affective déclenchée par une odeur ne sont pas des curiosités littéraires ; ils sont des manifestations directes de cette architecture neuroanatomique particulière.
Pour notre propos, cette particularité a une conséquence importante : un stimulus olfactif est une voie privilégiée pour atteindre les structures qui modulent l’état physiologique interne, sans passer par l’analyse consciente. Là où une représentation visuelle de la nature (photographie, vidéo, fenêtre sur jardin) doit être décodée et identifiée pour produire ses effets, un stimulus olfactif agit plus directement.
Il faut ajouter une distinction de nature sémiotique qui me semble pertinente. Une représentation visuelle de la nature est, au sens peircien, un signe iconique ou symbolique : elle évoque la nature par ressemblance ou par convention, mais n’est pas elle-même la nature. Un stimulus olfactif issu d’une plante (que ce soit en forêt ou via une diffusion d’huile essentielle) est un signe indiciel : la molécule présente dans l’air est physiquement et chimiquement identique à celle émise par la plante, et il existe un lien causal réel entre le signe et ce qu’il signifie. Le cerveau qui reçoit le signal olfactif ne reçoit pas une représentation de la nature ; il reçoit un fragment chimique authentique de cette nature.
Cette précision sémiotique n’est pas une coquetterie philosophique : elle explique pourquoi le canal olfactif fait ce que les canaux purement représentationnels ne font pas, et pourquoi l’effet d’une diffusion ne peut pas être réduit à une « simulation » de la nature.
6. Données empiriques sur la latence biophile
L’hypothèse selon laquelle l’organisme humain conserve une réceptivité aux signaux environnementaux naturels, ce qu’on peut appeler à la suite de E.O. Wilson une biophilie (Wilson, 1984 ; Kellert & Wilson, 1993) n’est pas seulement une spéculation théorique. Plusieurs lignes de recherche empirique convergent vers un même constat : il existe chez l’humain contemporain une préférence pour les stimuli naturels qui se manifeste par des effets physiologiques et comportementaux mesurables, indépendamment de la déclaration consciente des sujets.
L’étude fondatrice est celle d’Ulrich (1984), publiée dans Science. Sur une cohorte de 46 patients ayant subi une cholécystectomie dans un hôpital de Pennsylvanie entre 1972 et 1981, Ulrich a comparé la récupération post-opératoire selon l’orientation de la chambre. Les patients dont la fenêtre donnait sur un bouquet d’arbres ont présenté une durée d’hospitalisation significativement plus courte (en moyenne 7,96 jours contre 8,71 jours, soit environ 0,75 jour de moins), une consommation moindre d’antalgiques puissants, et moins de complications post-opératoires mineures, comparés aux patients dont la fenêtre donnait sur un mur de briques. L’échantillon est limité, mais le protocole appariait soigneusement les variables confondantes (équipe soignante, étage, période, etc.), ce qui rend le résultat difficile à attribuer à autre chose qu’à la différence de vue.
Cette étude pionnière a été suivie par un corpus important de recherches en psychologie environnementale, dont les principales lignes peuvent être résumées ainsi.
Kaplan et Kaplan (1989) ont théorisé l’Attention Restoration Theory, selon laquelle les environnements naturels favorisent la récupération de l’attention dirigée (épuisée par les exigences cognitives urbaines) en sollicitant une forme d’attention « sans effort » (soft fascination). Plusieurs études expérimentales ont depuis montré que des promenades en environnement naturel améliorent les performances cognitives à des tâches d’attention dirigée, comparées à des promenades urbaines de durée et d’intensité physique équivalentes (Berman, Jonides & Kaplan, 2008).
Kuo et Sullivan (2001a, 2001b), dans une série d’études sur des résidents d’immeubles sociaux à Chicago, ont mis en évidence des corrélations entre la quantité de végétation visible depuis le logement et plusieurs indicateurs de santé mentale et de comportement social : moindre fatigue mentale, moindre agressivité interpersonnelle, et corrélation plus surprenante, moindre incidence de violences criminelles dans les zones plus végétalisées. Les protocoles statistiques contrôlent partiellement les variables socio-économiques confondantes.
Au-delà de ces études classiques, il existe également des observations comportementales fines, notamment en urbanisme et en éthologie urbaine, montrant que les piétons en ville présentent des préférences spatiales révélées pour les itinéraires comportant de la végétation, et qu’ils dévient leur trajectoire pour passer à proximité d’arbres, sans en avoir conscience explicite. Ces préférences révélées constituent, au sens où Daniel Kahneman et l’économie comportementale l’entendent, des données plus robustes que les préférences déclarées, parce qu’elles ne sont pas filtrées par la rationalisation post-hoc.
L’ensemble de ces données ne démontre pas mécanistiquement le lien causal entre exposition aux composés volatils végétaux et effets biophiles, ce sont des observations multimodales qui combinent vue, odeur, son, et association globale d’un environnement biotique. Mais elles établissent le fait empirique d’une réceptivité humaine persistante aux signaux naturels, qui opère en grande partie sous le seuil de la conscience délibérative.
7. Implications, limites et risques
Si l’on accepte l’ensemble du cadre développé jusqu’ici, la pratique de la diffusion d’huiles essentielles en intérieur urbain peut être pensée comme une réintroduction modeste d’un fragment de l’exposome moléculaire végétal absent de l’environnement urbain typique. Cette formulation a plusieurs avantages.
Elle évite la surenchère pharmacologique caractéristique d’une partie de la littérature aromathérapeutique, qui extrapole des effets in vitro à doses élevées vers des conditions ambiantes où les concentrations atteintes sont inférieures de plusieurs ordres de grandeur. À titre d’ordre de grandeur, l’air d’une forêt de conifères contient typiquement entre 0,5 et 5 μg/m³ d’α-pinène ; une diffusion atmosphérique modérée en intérieur peut atteindre des concentrations de l’ordre de 50 à 500 μg/m³, mais sur des durées limitées. Ces doses ne reproduisent pas les effets pharmacologiques systémiques étudiés en laboratoire à des concentrations de l’ordre du mg/kg, mais elles peuvent suffire à délivrer un signal modulateur perceptible, par les voies olfactives notamment.
Elle articule la pratique individuelle à une problématique collective. Si l’exposome moléculaire végétal urbain est appauvri, alors les solutions ne se limitent pas aux pratiques individuelles de diffusion : elles impliquent aussi la végétalisation urbaine, la perméabilité des espaces verts, l’aération des logements, la présence de plantes vivantes. La diffusion individuelle s’inscrit comme une réponse partielle parmi d’autres, et non comme un substitut à un changement environnemental plus large.
Plusieurs limites doivent cependant être posées clairement.
Premièrement, le cadre proposé est conceptuellement cohérent et empiriquement plausible, mais il n’est pas démonté à un niveau mécanistique fin. L’attribution causale précise des effets observés en forest bathing aux molécules volatiles, plutôt qu’à d’autres composantes de l’exposition, reste partielle. Les transpositions à des conditions de diffusion en intérieur sont encore moins étudiées spécifiquement.
Deuxièmement, il existe un risque de dérive interprétative qui doit être identifié. La pratique de la diffusion peut fonctionner de deux manières fonctionnellement distinctes : soit comme un rappel qui réactive la conscience d’un lien à la nature et qui s’articule à d’autres pratiques (sortie en forêt, jardinage, attention écologique) ; soit comme un palliatif qui rend la déconnexion urbaine plus supportable et tend à neutraliser la motivation à modifier l’environnement structurel. Les deux fonctions ne sont pas mutuellement exclusives et coexistent vraisemblablement selon les usages. Mais il importe que le praticien et le public soient conscients de cette ambiguïté fonctionnelle, et que la pratique soit cadrée pour favoriser la première fonction plutôt que la seconde.
Troisièmement, le cadre développé concerne spécifiquement la diffusion ambiante à doses modérées. Il ne s’applique pas tel quel aux régimes pharmacologiques classiques de l’aromathérapie (voie orale, application cutanée concentrée, suppositoires, diffusion intensive ciblée), qui relèvent d’une logique différente, pharmacologie standard avec courbes dose-réponse, indications cliniques précises, contre-indications, métabolisme hépatique sollicité. Confondre les deux régimes est un piège fréquent : justifier le second par la rationalité du premier, ou disqualifier le premier sur la base des limites du second, sont deux erreurs symétriques.
8. Conclusion
L’argument central de cet article tient en une formule : la diffusion d’huiles essentielles, dans son régime ambiant, ne reconstitue pas la nature absente, elle réactive la mémoire qu’on en a. Cette mémoire, dont les recherches en psychologie environnementale montrent qu’elle est intacte sous l’urbain et opère en partie sous le seuil de la délibération, n’est pas une essence mystique ; c’est l’ensemble des dispositifs neurophysiologiques calibrés par plusieurs centaines de milliers d’années de coévolution avec un environnement biotique riche.
Cette reformulation a une valeur épistémique : elle remplace une revendication d’effet pharmacologique faiblement étayée par une revendication de modulation environnementale mieux fondée. Elle a aussi une valeur pratique : elle articule le geste individuel à une question collective (l’aménagement urbain), et elle permet de cadrer la pratique pour qu’elle fonctionne comme un rappel et non comme un palliatif.
Elle a enfin une valeur réflexive pour la pratique aromathérapeutique elle-même : en distinguant clairement le régime pharmacologique du régime environnemental de la diffusion, elle permet de défendre chacun sur ses propres bases sans que les limites de l’un fragilisent l’autre. Cette distinction conceptuelle, banale en pharmacologie mais souvent absente dans le discours aromathérapeutique courant, me semble une condition de la rigueur épistémique de la discipline.
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