La phytothérapie, une langue oubliée

Dès qu’on parle de phytothérapie, on tombe dans une impasse. On nous demande des preuves, des molécules actives, et le débat s’arrête là, sans jamais avancer. On compare une plante, qui est un orchestre, à un médicament, qui est un soliste.

Et si la question était mal posée ou simplement qu’on avait oublié le contexte ?

Et si, pour comprendre comment les plantes nous soignent, il fallait d’abord revenir à une question bien plus fondamentale, celle de la nature de notre relation biologique au monde végétal ?

Les plantes sont autotrophes. Elles créent leur propre matière à partir de la lumière, de l’eau et du gaz carbonique. Nous sommes hétérotrophes. Nous devons consommer des plantes pour survivre. Notre existence même est conditionnée par la leur. Mais ce lien va bien au-delà de la simple question des calories.

Il y a plus d’un milliard d’années, d’un ancêtre commun deux voies se sont séparées :

  • La voie végétale : Rester immobile, tirer son énergie du soleil (autotrophe).
  • La voie animale : Bouger pour trouver son énergie (hétérotrophe).

Cette divergence a tout dicté. Une plante ne peut pas fuir un prédateur. Elle a donc dû investir tout son budget énergétique dans la défense chimique. Elle est devenue le plus grand chimiste du monde, créant des alcaloïdes, des polyphénols, des terpènes etc. Un véritable arsenal pour se protéger, mais aussi pour communiquer et interagir avec son milieu.

Nous, les animaux, avons investi dans le mouvement. Notre budget est allé dans les muscles, les nerfs, le cerveau. Notre défense, c’est la fuite, la stratégie, le combat. Nous n’avons pas développé les mêmes défenses, parce que nous n’avions pas les mêmes problèmes. Mais cette divergence ne nous a pas déconnecté des plantes, les plantes sont encore aujourd’hui notre nourriture et notre environnement et nous continuons à co-évoluer avec elles.

Pendant des millions d’années, nos ancêtres ont mangé ces plantes. Après la divergence à partir de notre ancêtre commun, la chimie des plantes est devenue de plus en plus complexe. Pour nos ancêtres hétérotrophes, s’adapter à cette chimie était une nécessité vitale. Notre biologie s’est donc construite en réponse à cet environnement. Notre foie, notre système digestif, notre microbiote ont co-évolué pour « lire », « traiter » et « gérer » les molécules des plantes.

En s’exposant à cette chimie végétale, notre organisme a dû non seulement la gérer, mais il a appris à en tirer parti. Il a intégré ces molécules externes comme des composantes de son propre fonctionnement y compris celui du système immunitaire.

En ingérant un métabolite secondaire, on n’avale pas un médicament. On envoie un signal que notre corps reconnaît et sait interpréter. Le bénéfice vient de la réponse de notre corps, pas passivement de la plante.

La phytothérapie n’est donc pas l’ingestion d’une substance inerte, mais une interaction informationnelle.

Cette conversation chimique est incroyablement riche. Les molécules des plantes agissent sur nous de mille façons, toutes issues de cette co-évolution :

  • L’action « arme » : Parfois, la plante tue directement des pathogènes (bactéries, champignons) qui nous attaquent aussi. Elle fait le travail pour nous (ex: l’allicine de l’ail).
  • L’action « leurre » : Beaucoup de molécules végétales ressemblent à nos propres hormones ou neurotransmetteurs. Elles agissent comme de fausses clés, capables de se lier à nos récepteurs. Elles peuvent calmer (en se liant aux récepteurs GABA), ou moduler l’humeur (en agissant sur la sérotonine par exemple).
  • L’action « sabotage » : D’autres molécules bloquent nos propres enzymes (nos « ciseaux » internes). C’est ainsi que l’aspirine (inspirée du saule) bloque l’enzyme de l’inflammation.
  • L’action « mécanique » : Les fibres, par exemple. Nous ne les digérons pas. Mais elles sont la nourriture et le « logement » de notre microbiote.

La conséquence de tout ça n’est pas neutre. Notre système immunitaire ne s’est pas construit dans une bulle stérile. Il n’a jamais eu vocation à être autonome ou à agir de manière isolée.

Pendant des millions d’années, il a évolué en tandem avec l’environnement chimique des plantes. Il s’attend à cette interaction. Il s’attend à trouver ces molécules à ses côtés lorsqu’il s’active pour faire face à une infection, comme des alliées faisant partie intégrante de la réponse.

Les actions « arme » (antiseptiques) ou « informationnelle » (anti-inflammatoires) ne sont pas un bonus que les plantes apportent,  elles sont une composante attendue de notre défense.

Il en va de même pour le psycho-émotionnel.

Nos émotions, c’est de la chimie, des neurotransmetteurs (sérotonine, dopamine, GABA), des hormones (cortisol). Quand une plante agit en « Leurre » sur nos récepteurs GABA (passiflore, valériane), elle a une action psycho-émotionnelle. Quand notre microbiote, bien nourri par les fibres (action « Mécanique »), produit 90% de notre sérotonine, il a une action psycho-émotionnelle. Quand on marche en forêt (Shinrin-Yoku), on respire des terpènes (phytoncides) qui ont une action « Informationnelle » directe, via notre odorat, sur notre système limbique (le siège des émotions). Cela fait baisser le cortisol.

Notre mental a besoin de cette interaction. C’est l’hypothèse de la Biophilie, notre affinité innée pour le vivant. Nous avons évolué dedans. Le priver de ces signaux (odeurs, visions, chimie) crée un stress de fond, un « mal du pays » évolutif.

En revenant à ces fondamentaux, la question n’est donc plus de savoir si les plantes peuvent soigner mais que se passe-t-il lorsque nous coupons l’humain, dont la biologie et le mental se sont construits en tandem avec l’environnement végétal, de cet environnement même ?

Et si certaines pathologies modernes n’étaient pas des maladies à traiter, mais des symptômes de carence ? Une carence non pas en « principes actifs », mais en information, en dialogue, en interaction avec le monde vivant.

Dès lors, la phytothérapie ne se voit plus comme une médecine alternative, mais plutôt comme un geste le plus fondamental qui soit, celui de la restauration d’une conversation biologique essentielle à notre équilibre.

Publié par PhytoGenfi

Formé à l'école des plantes de Paris, j'ai à coeur de transmettre la passion et le savoir des plantes médicinales. C'est l'objet de mon site

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